[Partage] Lyon – Fascistes et néonazis érigent Quentin Deranque en martyr – Ricardo Parreira, Stup.media

Mensonges, coups de communication, complaisance médiatique, fascisation du débat public : la mort de Quentin Deranque a servi de catalyseur à l’ensemble de l’échiquier politique, du centre à l’extrême droite, pour en faire un puissant instrument de récupération politique. Ce climat a permis à des groupes néonazis et fascistes d’organiser des hommages publics saturés de références idéologiques explicites au nazisme, sans susciter la moindre réaction politique

Quentin Deranque était un militant actif au sein de plusieurs groupes d’extrême droite radicale. Après avoir créé un groupuscule local, Allobroges Bourgoin, il participe en 2025 à la marche néonazie organisée à Paris par le Comité du 9 mai. Il a également milité au sein de Action française, organisation monarchiste, nationaliste, considérée comme la plus ancienne formation antisémite active en France. Le 12 février 2026, à Lyon, Quentin Deranque accepte de participer à un service d’ordre mis en place par des militantes du collectif d’extrême droite fémonationaliste Némésis. À l’issue d’un affrontement impliquant plusieurs membres du service d’ordre de Némésis (dont certains étaient armés) et un groupe d’antifascistes, il est grièvement blessé. Il décède deux jours plus tard des suites de ses blessures

Capture d’écran du compte X d’Allobroges Bourgoin (Stup.media)
Une photo du groupe pendant la marche du C9M à Paris en 2025 (Stup.media)

Le 14 février le procureur de la République de Lyon communique à la presse qu’une enquête judiciaire est ouverte pour homicide volontaire et quelques jours plus tard, sept personnes ont été mises en examen, soupçonnées d’avoir participé au tabassage. Parmi elles se trouve un assistant du député de LFI Raphaël Arnault, Jacques-Élie Favrot.

Dans les premiers jours de cette affaire, on a assisté à un déferlement de haine de la part de l’extrême droite, ainsi qu’à de multiples mensonges sur le déroulement des faits. Les « antifascistes » sont accusés par M Fabien Rajon, avocat de la famille de Quentin Deranque de lui avoir tendu un « guet-apens », pour le tuer. D’autres acteurs d’extrême droite ont évoqué l’existence de « coups de couteau », en s’appuyant sur une source présentée comme proche de l’enquête, dont l’identité n’a jamais été établie. Ils ont également avancé des affirmations faisant état de « militants antifa surarmés », ainsi que de la présence, lors du tabassage, d’une militante lyonnaise, Blandine B., ancienne membre de la Jeune Garde. Rien de tout cela n’était vrai : pas de « guet-apens », pas de « coups de couteau », pas de « militants antifa surarmés », et Blandine B. se trouvait à l’étranger au moment des faits. Une plainte pour diffamation, visant notamment l’influenceur d’extrême droite Damien Rieu a été déposée.

Cinq jours plus tard, le 17 février, une vidéo a été révélée par Le Canard Enchaîné, démontre qu’il y a eu bel et bien une rixe entre militants fascistes et antifascistes. Cela n’a pourtant pas épargné, spécialement La France Insoumise, d’être ciblée avec une virulence sans précédent : menaces de mort, menaces à la bombe et menaces de viol visant certaines femmes du mouvement, seulement en quelques jours. Du gouvernement aux Les Républicains, jusqu’au Rassemblement National, tous ont saisi l’opportunité pour déboulonner leur principal opposant politique.

Une extrême droite armée

Pendant quelques jours, les médias classés à gauche tentent, d’un côté, de sortir du récit imposé par l’extrême droite et, de l’autre, de replacer l’affaire dans une dynamique de violences d’extrême droite propres à Lyon. Le manque de spécialistes de l’extrême droite s’est largement fait ressentir sur les plateaux télévisés, même si quelques chiffres, après avoir été martelés en continu, ont finalement été repris par BFM TV, TF1 et LCI.

Il y a eu 57 morts liées à des violences entre groupes politiques de 1986 à 2017 – 52 du fait de la droite radicale et cinq du fait de la gauche radicale

explique Isabelle Sommier au Monde

Infographie – Lors de la rixe survenue entre des militants antifascistes et des membres du service d’ordre du collectif Némésis, plusieurs militants d’extrême droite étaient armés (Stup.media)

Le jeudi 19 février, lors de la conférence de presse du procureur de la République de Lyon, un journaliste lui a demandé s’il comptait également « poursuivre les militants d’extrême droite » qui, à la suite de l’affrontement du 12 février, auraient blessé plusieurs personnes antifascistes. « Les juges d’instruction sont saisis de l’ensemble des faits », a répondu Thierry Dran. Les militants d’extrême droite pourraient donc être poursuivis, notamment pour association de malfaiteurs et violences aggravées.

De militant à martyr

Le 21 février 2026, une marche en hommage à Quentin Deranque a rassemblé environ 3 200 personnes selon la préfecture, dans les rues de Lyon. Un événement d’ampleur, marqué par la présence de groupes venus de toute la France, mais aussi de l’international : Allemagne, Suisse et Italie. À l’instar de l’extrême droite parlementaire, les groupuscules radicaux n’ont pas manqué l’occasion de participer à cette manifestation afin de rendre hommage à leur martyr, mais aussi bien plus stratégique, d’en faire un outil de propagande et de recrutement. Les membres du collectif Némésis étaient en première ligne, accompagnés par Aliette Espieux, organisatrice de la marche.

À chaque fois qu’un « Français blanc » est tué par une personne française non blanche, elle tente d’en faire un martyr, comme ce fut le cas pour Thomas, Lola, Philippine ou Kylian. Mais malheureusement, pour l’extrême droite radicale, ces jeunes n’étaient ni des nationalistes, encore moins des fascistes. C’est pourquoi, cette fois-ci deux récits s’affrontent. D’un côté, celui de l’avocat de la famille Deranque, qui cherche à imposer l’image d’un jeune homme pacifique et religieux. De l’autre, celui des mouvances radicales, qui exposent dans les réseaux sociaux l’ensemble des engagements politiques de Quentin Deranque

Capture d’écran du compte X de l’Action Francaise Lyon (Stup.media)

Avant même que le procureur n’annonce officiellement son décès, le samedi 14 février à midi, la veille déjà, la grande majorité des groupuscules fascistes et néonazis avaient érigé Quentin Deranque en martyr, faisant de lui un « héros tombé au combat ». Le groupuscule Luminis Paris, dans un post sur X, écrivait : « Comme lui, la lutte à mort nous rend joyeux ».

Encore un détail crypto-fasciste : comme le relevait sur Bluesky l’historien Pierre-Louis Landureau, lors des hommages entre le 13 et le 21 février, plusieurs banderoles avec la mention « Quentin présent » étaient déployées dans différentes villes de l’Hexagone. Ce type d’hommage fait référence à des rituels fascistes, d’abord dans l’Italie de Benito Mussolini dans les « Sanctuaires des martyrs », puis repris plus tard par les nazis pour glorifier leurs martyrs tombés pour la « Fatherland ».

Étaient également présents dans la marche des militants de Les Nationalistes, un groupuscule pétainiste et antisémite, avec en tête de cortège Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac. Dans le cortège figurait également Renaud Mannheim, chanteur du groupe néonazi Match Retour. Le néonazi Marc de Cacqueray-Valménier, récemment condamné à de la prison ferme et employé par le groupe Bolloré, a, comme lors de la marche du Comité du 9 mai en 2025, assuré le service d’ordre et participé à l’organisation de la manifestation. Enfin, le pur jus du racisme et de l’antisémitisme que la société française ait pu produire

Cortège de tête : en première ligne figurent Yvan Benedetti et Alexandre Gabriac. On y voit également Aliette Espieux appeler Marc de Cacqueray-Valménier afin de cadrer le cortège (Stup.media)

STUP a pu confirmer la présence de plusieurs militants issus d’au moins une vingtaine de groupuscules d’extrême droite radicale, à affiliation fasciste ou néonazie : La Ligue du Midi, Parti de la France, Aurora Lorraine, Audace Lyon, Luminis Paris, Bloc Montpelliérain, Patria Albiges, La Cocarde Étudiante, Tenesoun, Clermont Non Conforme, Mouvement Chouan, An Tour-Tan, entre autres.

Du côté du Rassemblement national, c’est Vincent Claudin, collaborateur parlementaire de la députée RN de la 2ᵉ circonscription de la Drôme, Lisette Pollet, et proche de Quentin Deranque, qui pose sur place face aux caméras du média d’extrême droite Ligne Droite. Vincent Claudin était auparavant militant au sein du groupe violent d’extrême droite Lyon Populaire, créé après la dissolution du Bastion social. Lyon Populaire a été dissous en mai 2025 pour « agissements violents contre les personnes, provocations bien souvent suivies d’effets », ainsi que pour « l’apologie de la collaboration avec le nazisme et la provocation à la haine, à la violence et à la discrimination envers les étrangers ». Sans oublier la présence de Eliot Bertin, responsable de l’attaque d’une conférence sur la Palestine à la Maison des Passages, actuellement sous contrôle judiciaire avec interdiction de manifester.

La haine et le symbole vont de pair

Malgré les efforts de l’organisation de la marche pour empêcher l’exhibition de symboles fascistes et néonazis sur place et des consignes ayant été envoyées en amont à l’ensemble des groupes appelés à participer, demandant explicitement aux militants de ne pas arborer de « tatouages ou symboles distinctifs » et « de ne pas dissimuler leurs visages », STUP a pu identifier de nombreux symboles fascistes, catholiques intégristes et néonazis au sein du cortège.

Comme lors de la marche du C9M à Paris, plusieurs militants ont utilisé des cache-cou de la marque fasciste Reliqua, des drapeaux cathos intégristes, des vêtements de Helly Hansen — marque régulièrement détournée dans les milieux néonazis en référence aux initiales « HH pour Heil Hitler » — ainsi que des marques explicitement néonazies telles que European Brotherhood et Svastone. Dans les rangs figuraient également plusieurs militants des Hammerskins, arborant des tatouages représentant le chiffre 28 (référence à Blood & Honour, devise des Jeunesses hitlériennes) ainsi que l’Irminsul, symbole associé à l’Ahnenerbe, institution nazie

Sur la place Jean Jaurès, trois individus arborent des symboles de la mouvance néonazie et des Hammerskins : l’Irminsul, la croix celtique et Svastone (logo qui est une variante de la croix gammé), marque néonazie créée en 2010 à Kiev, spécialisée dans les vêtements pour le MMA (arts martiaux mixtes)

Même si le service d’ordre a à plusieurs reprises insisté sur la « propreté » devant les caméras, que ce soit lors des prises de parole avant la marche ou pendant le parcours, plusieurs personnes ont effectué sans ambiguïté des saluts hitlériens. STUP a pu repérer plusieurs militants faisant ce geste

Dans la rue Crépet, alors que les manifestants se faisaient huer par des habitants d’un immeuble situé à gauche du cortège, au moins deux individus ont effectué à plusieurs reprises des saluts nazis

Au long de la marche, on a pu entendre des insultes racistes et, à l’approche de la rue Victor-Lagrange, le slogan « On est chez nous ». Ce slogan s’inscrit dans une tradition antisémite dont les origines remontent à Édouard Drumont, figure emblématique de l’antisémitisme français de la fin du XIXᵉ siècle, qui fut l’un des premiers à employer cette rhétorique dès 1889, dans un contexte de forte hostilité envers les Juifs. Au cours du XXᵉ siècle, ce slogan raciste a trouvé de nouvelles expressions, notamment à travers le théoricien de l’Action française, Charles Maurras, qui reprend cette rhétorique en 1894, à l’époque où la France se déchirait dans l’affaire Dreyfus. Il emploie alors l’expression « maîtres chez nous », affirmant que la France serait, selon lui, aux mains des Juifs.

Arrivés au 11 de la rue Victor-Lagrange, lieu du passage à tabac de Quentin Deranque, des rites aux allures fascistes débutent. Deux banderoles sont déployées : « Justice pour Quentin » et « Adieu camarade ». Sur cette dernière figure un chrisme, symbole christiano-romain régulièrement adopté par l’extrême droite lors de ses actions islamophobes et racistes. Ce symbole est également présent sur l’oriflamme du Chœur Montjoie Saint-Denis, dont l’un des chants, la Ligue noire — qui commémore le massacre des contre-révolutionnaires lyonnais de 1793 par la Convention, entonné tandis que des torches sont allumées pour Quentin D. À noter que le Chœur Montjoie Saint-Denis est une chorale proche de l’extrême droite française et des milieux catholiques traditionalistes. De plus, puisque rien n’est laissé au hasard, la calligraphie utilisée pour écrire « Adieu camarade » est celle du canal néonazi OuestCasual, encore un dog whistling destiné aux militants néonazis

Au centre, avec un flambeau, on aperçoit Vincent Claudin, collaborateur parlementaire de la députée RN de la 2ᵉ circonscription de la Drôme, Lisette Pollet

Le 21 février, dans une communication adressée à la presse, Grégory Doucet, maire de Lyon, a déclaré vouloir « collaborer » avec les autorités afin que chaque auteur de saluts nazis soit « traduit en justice ». Mais la réalité pourrait s’avérer tout autre. Le lendemain de la manifestation du Comité du 9 mai à Paris en 2025, Bruno Retailleau avait lui aussi annoncé avoir saisi la justice après la manifestation néonazi du « C9M », pour des faits similaires. À ce jour, aucune suite judiciaire n’a été rendue publique concernant ce dossier.  Pendant que le discours politique s’acharne à stigmatiser l’antifascisme, les groupes néonazis, enhardis, ne se cachent plus, ils occupent l’espace public en pleine lumière sans entrave.

FAITS COMPLÉMENTAIRES

Le climat de tension lors de la marche s’est traduit par des entraves systématiques au travail des journalistes. Plusieurs confrères ont rapporté avoir subi des pressions physiques de la part du service d’ordre : invectives, bousculades et usage coordonné de parapluies pour masquer les objectifs et empêcher toute documentation visuelle.

Alors qu’il couvrait l’événement, notre journaliste Ricardo Parreira a été formellement identifié par deux militants du Bloc Montpelliérain. L’information a circulé immédiatement au sein du service d’ordre, alors dirigé par Marc de Cacqueray-Valménier. Suivi et surveillé de près par plusieurs individus durant le cortège, notre reporter a dû, pour sa propre sécurité, interrompre sa mission avant la fin du rassemblement.

La rédaction condamne fermement ces méthodes de harcèlement et toute forme de menace visant à entraver le travail d’information de nos journalistes [fin]

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